Le web invisible

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Marginal, le deep web? Sans aucun doute. Mais depuis les révélations fracassantes d'Edward Snowden à propos des opérations d'espionnage de la NSA, de plus en plus d'internautes, méfiants, lorgnent ce territoire protégé.

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Durant la révolution arabe, depuis le début du conflit syrien ou pour contourner la censure chinoise, les militants communiquent par l'entremise d'une portion du web qui n'est pas visible aux yeux de l'internaute «ordinaire».

On l'appelle le web invisible ou deep web, une section de l'internet où rien n'est indexé et où l'anonymat est de mise.

Il n'existe pas de statistiques officielles sur cette partie immergée du www. Certains estiment à plus de 200 000 le nombre de sites qu'on y trouverait. D'autres font état de 400 ou 500 fois plus de sites que sur le web traditionnel. Malheureusement, il est impossible de vérifier ces informations.

«Le web que l'on connaît ne représenterait environ que 10% de ce qui existe, affirme Benoit Dupont, chercheur et directeur du Centre international de criminologie comparée de l'Université de Montréal. Les 90% restants, c'est la partie cachée de l'iceberg, des sites et des fichiers qu'on ne peut pas localiser avec les moteurs de recherche traditionnels comme Google, par exemple.»

Il y a quelques années, seuls les initiés avaient accès au web invisible, mais l'affaire Snowden et la couverture médiatique ont exposé cette part d'ombre au grand public. Aujourd'hui, n'importe qui peut télécharger un logiciel qui permet d'aller se balader dans cette portion moins connue du web. La navigation y est différente et les sites ne sont pas aussi léchés que sur le web traditionnel. On se croirait sur le web du début des années 90, alors que les formats FTP régnaient encore. En fait, il faut avoir une petite idée de ce qu'on cherche car on tombe rarement sur un site intéressant par hasard.

«Auparavant, le deep web était utilisé par des gens qui voulaient protéger leurs communications comme les gouvernements, les militants pour les droits de la personne, etc., note Benoit Dupont qui est également titulaire de la Chaire de recherche du Canada en sécurité et technologie. Mais depuis deux ou trois ans, à cause des activités illicites qui sont l'objet de l'attention des médias, de plus en plus de gens y vont.»

Tor, la porte d'entrée

Le logiciel le plus connu pour accéder au web caché se nomme Tor, acronyme de «The Onion Router», un logiciel créé par le laboratoire de recherche de la marine américaine. Pourquoi «oignon» ? Parce que le logiciel assure plusieurs couches de protection. Quand on navigue sur Tor, l'adresse IP de notre ordinateur n'est pas identifiable, car le logiciel brouille ses traces. Très pratique quand on milite dans un État totalitaire... ou quand on veut échanger des photos à caractère pédophile. «Il y a d'autres protocoles comme Freenet ou Python, développé au Canada par des chercheurs de l'Université de Toronto, mais Tor demeure le plus facile à utiliser parce qu'il reproduit l'interface du web», précise Benoit Dupont.

L'ombre de l'ombre

Le web invisible est donc fréquenté par des gens qui souhaitent se soustraire à toute forme de surveillance: anarchistes, pirates informatiques, libertariens du web...

Mais c'est aussi un refuge pour ceux qui s'adonnent à des activités illicites. En effet, dans un coin encore plus sombre du web qu'on appelle le darknet, on peut se procurer des numéros de cartes ORTHO de crédit, des faux passeports, des armes, de l'héroïne, des tueurs à gages, des photos de petites filles... Selon Benoit Dupont, les activités criminelles représenteraient environ 10% des activités dans le deep web, mais encore une fois, il s'agit d'une approximation. Il n'existe aucune statistique officielle pour appuyer ces chiffres.

En 2011, le groupe de cybermilitants Anonymous a lancé Opération Darknet, une attaque informatique contre les serveurs qui hébergeaient des sites pédophiles comme Lolita City. Anonymous a également rendu publiques des informations sur les utilisateurs de ces sites.

Puis, en octobre dernier, le FBI a arrêté Ross Ulbricht, un homme de 29 ans qui exploitait Silk Road (voir encadré), un site transactionnel où on pouvait entre autres se procurer des drogues dures que les acheteurs payaient en Bitcoins (une monnaie virtuelle dont il sera question dans la suite de ce dossier à paraître demain) sans qu'on ne puisse jamais les identifier ou retrouver leurs traces.

Marginal, le deep web? Sans aucun doute. Mais depuis les révélations fracassantes d'Edward Snowden à propos des opérations d'espionnage de la NSA, de plus en plus d'internautes, méfiants, lorgnent ce territoire protégé.

«Tant que les géants du web comme Google ou Twitter n'auront pas rétabli la confiance chez les internautes, le nombre de personnes qui voudront se réfugier va augmenter», note Benoit Dupont.

Lettre ouverte

Justement, lundi dernier, les plus grands noms du web - Apple, Google, Microsoft, Facebook, Yahoo, LinkedIn, Twitter et AOL - ont publié une lettre ouverte adressée au président des États-Unis, Barack Obama, ainsi qu'au Congrès américain. Dans cette lettre, ils réclament des mesures afin de rétablir la confiance du public à l'endroit de l'internet. Leurs intérêts commerciaux, affirment ces stars de l'entrepreneuriat techno américain, sont menacés. «Les gens n'utiliseront pas des technologies dans lesquelles ils n'ont pas confiance, a affirmé Brad Smith, l'avocat général chez Microsoft. Le gouvernement a mis cette confiance en péril, il doit aider à la restaurer.»

Sinon, il y aura toujours le web invisible.

Silk road

Durant deux ans et demi, Ross Ulbricht, alias Dread Pirate Roberts, a été derrière un site qui ressemblait drôlement à Amazon, à la différence qu'au lieu de vendre des livres, il mettait en relation des vendeurs de drogues, d'armes ou de matériel porno à caractère pédophile avec des clients potentiels.

Pour créer Silk Road, Ulbricht avait étudié des sites commerciaux comme Amazon et eBay. Il s'était même inspiré d'un service de notation semblable à celui de Trip Advisor afin que les clients puissent noter les vendeurs et leur marchandise, question de rassurer la clientèle sur la qualité des produits. Les transactions se payaient en Bitcoins, monnaie virtuelle qui ne laisse pas de trace, et le paquet était livré sans qu'on puisse jamais suivre la trace du vendeur ni de l'acheteur.

Ulbricht s'est trahi en tentant de faire assassiner un de ses employés qui avait volé des clients. Le tueur à gages était en fait un agent infiltré du FBI, Dread Pirate Roberts venait de se faire prendre. On dit qu'une autre mouture de Silk Road serait déjà en fonctionnement dans le web invisible. La 20th Century Fox a acheté les droits d'un texte de Wired racontant l'histoire de Silk Road. De son côté, le réalisateur Alex Winter espère tourner un documentaire sur cette histoire incroyable. Il mène actuellement une souscription sur le site de sociofinancement kickstarter et dans les réseaux sociaux.

Lexique

Web profond (ou web invisible ou deep web)

C'est la partie du web à laquelle on ne peut accéder par les moteurs de recherche traditionnels. On y retrouve tout ce qui n'est pas indexé sur le web visible (par exemple des catalogues universitaires, des contenus payants, des pages internet cryptées auxquelles on peut seulement accéder à l'aide d'un mot de passe).

Darknet

C'est la partie sombre et sordide du web invisible où ont lieu des activités criminelles. On y trouve des sites illicites qui font la promotion ou la transaction de produits ou d'activités illégales. Les gens y ont accès par des réseaux fermés et peu connus du grand public.

Le Hidden Wiki

C'est un Wiki qui répertorie des sites illicites classés par catégorie (embauche d'un pirate informatique, échanges de Bitcoins, forums de discussion, produits Apple moins chers, images porno hard, etc.). On y accède après avoir téléchargé Tor par l'entremise du navigateur Firefox, mais on peut en avoir un aperçu en tapant «The Hidden Wiki-Onion.To» sur Google.

Tor

Acronyme de The Onion Router (les multiples membranes de l'oignon représentent les nombreuses couches de protection), Tor est un logiciel libre créé par la marine américaine qui permet de créer des sites ou d'offrir des services qui assurent l'anonymat à ses utilisateurs en cachant les coordonnées du serveur utilisé ainsi que l'adresse IP de l'ordinateur. Un relais de plusieurs serveurs permet aussi de brouiller les pistes. Sur Tor, les adresses des sites se terminent par .onion.

«Cypherpunk»

Adeptes de la cryptographie (protection d'informations à l'aide d'algorithmes), les «cypherpunks» sont des fervents défenseurs de la protection de la vie privée. Le terme a été inventé par la cybermilitante Jude Milhon, auteure entre autres du livre The Cyberpunk Handbook, publié en 1995. Le «cypherpunk» le plus célèbre est sans contredit Julian Assange.

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